6 Août 2008 - Actualité christianisme, société, religion
Plaisir et foi : ménage impossible ?
Monde | Source :
Journal Chrétien | Lu 1895 fois | 48 votes
Est-il permis de prendre soin de soi sans devenir nombriliste ou égoïste ? Le plaisir est-il licite sans mauvaise conscience ? S’en priver, n’est-ce pas oublier qu’il faut s’aimer pour aimer les autres ? Quelques réflexions théologiques.

Dans la tradition chrétienne puis réformée, on a longtemps prôné le don de soi, l’abnégation, la retenue, et une certaine méfiance à l’égard des « plaisirs terrestres », jugés futiles, égoïstes et cause de perdition. Dans la prière attribuée à François d’Assise, il est dit explicitement : « Car c’est en donnant que l’on reçoit, c’est en s’oubliant qu’on se retrouve. » Cela a provoqué un effet pervers : trop donner empêche de pouvoir recevoir, s’oublier pour se mettre entièrement au service des autres est souvent une bonne excuse pour ne pas penser à soi. L’amour du prochain « avant tout » peut alors devenir prétexte à se perdre dans l’activisme et à éviter tout contact avec ce Moi encombrant et problématique. De là à refuser de prendre soin de soi, il n’y a qu’un pas. C’est comme si le commandement d’amour du prochain avait été amputé de son deuxième terme, que l’on ait gommé le « comme toi-même ». C’est curieux. Quelle honte y a-t-il à prendre soin de soi ? Pourquoi cette méfiance à l’égard de ce qui peut faire du bien ? Peur des réactions imprévisibles de son corps ? Peur d’être dépassé par des émotions ou sensations inconnues ? Peur de la futilité ? Refus d’entrer dans un système de consommation de loisirs de luxe ? Mauvaise conscience à l’égard de tous les défavorisés de la Terre ? Sans doute de tout un peu. Pourtant, la tradition biblique est bien moins austère. Elle n’est pas dépourvue de récits insistant sur le fait que le corps et l’esprit, l’amour de soi et l’amour de l’autre sont intimement liés. Nous aurions tort de les oublier.
De sacrés bons vivants!
Même si le wellness tel qu’il est pratiqué aujourd’hui ne correspond pas exactement aux habitudes du monde biblique, on y trouve de nombreuses pistes invitant à prendre soin de soi. Dans l’Ancien Testament, le Cantique des cantiques est une ode à la beauté, à la sensualité et à la jouissance. L’Ecclésiaste mérite également une mention particulière. Dans ses réflexions, ce sage aborde avec une grande lucidité les questions du bonheur, de la vanité, du lot de l’homme face à la vie et la mort. Sa réponse est étonnamment actuelle : « Alors, mange ton pain avec plaisir et bois ton vin d’un cœur joyeux, car Dieu a déjà approuvé tes actions. En toute circonstance, mets des vêtements de fête et n’oublie jamais de parfumer ton visage. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, chaque jour de la fugitive existence que Dieu t’accorde ici-bas. C’est là ce qui te revient dans la vie pour la peine que tu prends ici-bas. Utilise ta force à réaliser tout ce qui se présente à toi. En effet, on ne peut pas agir ni juger, il n’y a ni savoir ni sagesse là où sont les morts que tu iras rejoindre. » (Eccl 9/7-10) Parce que la vie est courte, il vaut la peine d’en prendre soin dans les moindres détails, en commençant par déguster la nourriture et savourer un bon vin, puis en soignant son apparence : vêtements de fête, parfum, et pourquoi pas joli maquillage. C’est une invitation à goûter l’instant présent tous sens en éveil. Avec la lucidité que procure le sentiment de l’éphémère, c’est prendre le temps de se faire du bien. En sachant pertinemment que le plus beau spa du monde est incapable de rajeunir ou de repousser la mort, c’est oser tranquillement savourer les bienfaits de l’eau, d’un massage, d’un moment entre soi et soi. Car c’est à cause de la mort, en fin de compte, que la qualité de l’instant se trouve intensifiée. Et si c’était le dernier ? Il vaut la peine de le ciseler, de le peaufiner. Pour le plaisir que cela procure et pour la beauté du geste. Même si c’est totalement vain, cela fait du bien.
Jésus n’est pas en reste
Il fréquentait les mangeurs et les buveurs. De là à penser qu’il aimait faire ripaille, il n’y a qu’un pas. Aux noces de Cana, Jésus a transformé, nous dit-on, l’eau en vin. N’est-ce pas une incitation à fabriquer des instants privilégiés où le corps n’est pas le parent pauvre de la spiritualité ?
L’épisode de la femme au parfum va également dans ce sens : elle déverse sur Jésus un parfum de grand prix. Les disciples l’accusent de gaspillage : on aurait pu donner cet argent aux pauvres, grommellent-ils. Mais Jésus n’est pas de cet avis : « Laissez-la faire, dit-il. Ce qu’elle a fait pour moi est beau. Elle a fait ce qu’elle a pu. » Loin de la réprimander, il approuve et apprécie le geste apparemment futile de cette femme.
Ces exemples le montrent : ils ne comportent pas de contre-indications à prendre soin de soi. Au contraire. Pour les croyants, il n’y a donc aucun mal à se faire du bien !
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