Lors des primaires démocrates, les Américains ont prouvé qu'ils étaient capables de voter pour un candidat de couleur. Mais le reste du monde n'est peut-être pas aussi prêt qu'il le prétend à voir Barack Obama entrer à la Maison-Blanche.

"Les Américains voteront-ils pour un Noir ?" Cette question, des étrangers de toutes origines me l'ont posée une dizaine, sinon une trentaine de fois depuis le mois de janvier. Aujourd'hui, nous avons la réponse : oui, les Américains voteront pour un Noir. Et il est donc temps de retourner cette question un rien insultante : et les étrangers, accepteront-ils un président américain noir ?
Je sais, cette question-là aussi est insultante, surtout si l'on s'en tient à tout ce que l'on peut lire dans les journaux. L'Allemagne, pour prendre un exemple au hasard, vit en ce moment une sorte d'obamania. Les médias locaux considèrent le candidat démocrate comme "un croisement entre John F. Kennedy et Martin Luther King". On aurait entendu le ministre des Affaires étrangères allemand scander "Yes, we can !" ["Oui, nous le pouvons", le slogan d'Obama] et des tee-shirts à l'effigie d'Obama sont visibles dans les quartiers les plus branchés de Berlin. Cet enthousiasme n'est pas réservé qu'à l'Allemagne. Des journaux britanniques, français et même polonais ont consacré leurs unes à la victoire d'Obama la semaine dernière, le tout généralement accompagné d'articles élogieux proclamant solennellement que "l'Amérique a changé".
Mais l'Europe a-t-elle changé ? Et l'Asie, et le Moyen-Orient ? Désolée de le dire aussi brutalement mais, en dépit de ce que peut affirmer la presse européenne, le racisme n'est pas le seul apanage des Etats-Unis. La situation des minorités ethniques en Europe et en Asie est certes totalement différente de celle qui prévaut aux Etats-Unis, et sous bien des aspects, nos sociétés ne sont pas comparables. Dans les sociétés européennes, la plupart des habitants autres que blancs sont des immigrés de fraîche date, non les descendants d'anciens esclaves.
En Europe, on ne risque rien à souligner la nette pénurie de politiciens non blancs. En Inde, le système des castes comporte un élément de discrimination lié à la couleur de peau. Les sociétés arabes ont par le passé pratiqué le trafic d'esclaves noirs, et l'existence de préjugés vis-à-vis des Africains dans le monde arabe n'a rien de secret. Le racisme est également présent dans des régions comptant peu ou pas d'habitants à la peau sombre. Régulièrement, des étudiants africains sont tabassés dans les rues de Moscou. Le Japon a été mis à l'index par les Nations unies pour son traitement raciste des étrangers. Et si certains des regards que disent croiser les Noirs américains à Varsovie ou Prague ne sont que le reflet d'une simple curiosité, l'hostilité y est parfois palpable.
En tant que président, Obama n'aura pas trop à s'inquiéter des regards de colère des gens et l'on peut logiquement partir du principe que si un dirigeant étranger nourrissait des préjugés à son égard, ils s'évaporeraient bien vite en présence du président des Etats-Unis. Dans le scénario le plus optimiste, une présidence Obama, ou simplement sa candidature, pourrait même susciter un débat international sur la question raciale. En lui-même, le visage d'Obama, s'il est élu à la Maison-Blanche, contribuera à changer l'image de l'Amérique dans le monde. Et, pour sûr, des millions d'Africains considéreraient sans doute un président américain d'origine africaine comme "leur" président.
En attendant, ne vous étonnez pas si cela entraîne également un retour de bâton. La semaine dernière, dans l'Allemagne "obamaphile", on a pu entrevoir ce que masquent les gros titres enthousiastes, quand la Tageszeitung, quotidien berlinois [de gauche], a publié en première page une photo de la Maison-Blanche sous le titre "La case de l'oncle Barack". La rédaction a assuré n'avoir eu d'autre intention que satirique, mais puisque le même journal a également surnommé l'actuelle secrétaire d'Etat Condoleezza Rice la "Rice de l'oncle Tom", ils sont manifestement tout à fait au courant de la connotation péjorative de "l'oncle Tom".
Soyez aussi attentifs quand des étrangers commencent à s'inquiéter du manque d'expérience d'Obama en politique étrangère. Si cette inquiétude est légitime, il m'arrive d'y deviner comme un soupçon de racisme. "Franchement, comment un Noir pourrait-il comprendre la politique en Europe, au Moyen-Orient et en Asie du Sud ?" : tel est ce que mes interlocuteurs semblent parfois être en train de suggérer.
A quoi l'on peut répondre que beaucoup de Blancs ne comprennent pas non plus la politique en Europe, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. Mais tout le monde n'est visiblement pas prêt à l'admettre partout. La couverture étrangère de la vie politique américaine en dit toujours long sur les pays étrangers, mais jamais autant que pour cette élection.
Anne Applebaum
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